Lettre d'adieu à son pére
vendredi 24 Octobre 1941

Cher Papa,

Tu as sans doute été prévenu que j'ai été condamné à mort par la Cour Martiale allemande, le 15 Octobre dernier pour m'être servi d'un poste émétteur de T.S.F. Papa, à l'instant, on vient de me dire que je vais être éxécuté ce soir si tu savais papa, comme je pense à toi en ce moment, moi qui aurais tant voulu te revoir et t'embrasser avant de mourir, et tu vois c'est impossible, Je te demande de me pardonner de tout ton coeur, et de ne pas m'envouloir, je vais mourir en bon français et en chrétien, car il va venir un aumônier à l'instant. J'espére en une vie meilleure là-haut et je prierai beaucoup pour toi et toute notre famille. Je vais éssayer d'écrire à tout le monde. Je pense aussi à Albert, Léon, Louise, petit Guy, Odette, Armand, Fulgence, Florestine, Renée, Richard, Geneviève et tout le monde, y compris ma tante Philippe à qui tu diras bien des choses, ainsi qu'à tous mes amis.

Tu vois, papa, si en ce moment je pleure, ce n' est pas de peur, mais bien de ne jamais te revoir. Je t'ai fait enrager bien des fois, et je t'ai souvent ennuyé mais mais je sais que tu ne m'en voulais pas. J'aurais mieux fait de demander à Odette de me prendre comme ouvrier agricole à ma libération plutôt car je ne serais pas ici en ce moment. Mais que veux -tu, cela devait être ma destinée. Moi qui aurais voulu soulager tu vieillesse et qui me proposais plus tard de te rendre heureux tu vois, je n'ai pas réussi. Surtout papa, ne te tourmente pas, je vais mourir en bon chrétien, pense à moi le dimanche à la messe, moi je t'assure que je penserai à toi constamment. Je pense aussi à maman et à tant de choses.

Avertis Monsieur et Madame Pommier, je suis en ce moment à la prison de Fresne, prés de Paris, mais je ne sais pas où je vais être éxécuté. Je crois que ce n'est pas ici. Tu te renseigneras auprès de Monsieur l'aumonier de la prison pour retrouver ma sépulture, car il nous assiste jusqu'au dernier moment. J'espérais en un recours en grâce, mais il n'a pas été accepté, mon pauvre papa, que de mal je vais te faire. En lisant ces lignes soit courageux moi je m'efforce d'y être en ce moment. Je vais éssayer de mourir bravement. Je crois qu'on est fusillé et pourtant je t'assure que je n'aurais pas voulu mourir tout de suite, j'aurais voulu te rendre et te voir heureux avant. J'en laisse le soin à tous mes frère et soeurs, qui je sais seront toujours bons pour toi, ne serait-ce que pour ma mémoire.

J'ai confiance, car tu sais papa, si je ne pratiquais pas, toutes les fois que j'aurais dû le faire, je suis quand même catholique et c'est une force car en ce moment je m'en aperçoit. J'ai confiance en une vie meilleure forcément je suis abattu car j'avais toujours confiance en mon recours en grâce, et tu voit, il faut croire que dieu ne l'a pas voulu.

Quand je pense que quand tu reçevras ces lignes je ne serais plus en vie cela me fait une drôle d'impres- sion. Surtout cher papa, essaye par tout les moyens de retrouver ma tombe et peut-être pouvoir y venir.

Toutes mes affaires seront ramassées certainement par Geneviève à qui je vais écrire. Elle doit se marier à la fin de l'année, mais je n'aurais pas le plaisir de la voir à moins que de là-haut. Cher papa je te revois par la pensée, il est en ce moment 3 heures de l'aprés midi. Tu dois finir de manger avec Odette et Armand, car vous marchez certainement à l'heure ancienne. Moi je suis dans ma cellule à la prison, et l'on vient de m'avertir que mon recours en grâce a été refusé et que je vais être éxécuté tout à l'heure.

Je vais mourir heureux quand même, car je sais que toute la famille prendra bien soin de toi, et que tu ne manqueras de rien. Avertis Albert et embrasse le bien fort de ma part.

Cher papa, je te demande de ne pas avoir honte de moi, et surtout de me pardonner de ta faire tant de mal, je t'avais écrit pour m'envoyer des colis, mais ce n'est pas la peine comme tu le vois. Tu voudras bien embrasser bien fort de ma part, Odette, Armand, Florestine, Fulgence, Renée, Richard, Albert et Geneviéve, ainsi que Léon, Louise et le petit Guy, quand tu reverras, de même ma tante et mes cousins et cousines, Bernard et Edith, ainsi que tous les amis de Trévières et d'ailleurs, prisonniers y compris.

Cher papa, je m'interromps quelques minutes pour trouver quelques lignes à tous le monde, mais les derniéres seront pour toi.

Je te dis adieu, je t'embrasse bien fort de loin.

Bons milles baisers.

Ton fils qui t'aime et ne t'a jamais oublié.

Bernard.

J'ai été conféssé et viens de communier. Adieu.

Bernard.
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