Lettre d'adieu à sa famille
Dimanche, 19 Octobre 1941


Chers Frères, Père, Frères et soeur,

Je vous écrit ces quelques lignes pour vous donner de mes nouvelles. Je pense que vous allez tous bien, ainsi qu'Albert, tant qu'à moi, j'ai été condamné mercredi dernier à la peine de mort par la cour martiale allemande, siégeant à Paris, rue Saint Dominique, pour aide à l'énnemi, en tant que possédant et m'être servi d'un poste de T.S.F. émétteur. Aujourd'hui en même temps que je vous écrit, j'ai fait mon recours en grâce à Monsieur le Général commandant les forces allemandes à Paris. Je vis dans le seul es- poir d'être grâcié, et d'avoir sa clémence. Je ne sais pas ce que vous allez penser de moi, mais je vous demande, à toi, Papa, et vous, Odette et Armand, de me pardonner pour tout le mal moral que je vais vous causer, soyez certains qu'ici, en ce moment, dans ma cellule, je pense bien à vous, toutes mes pensées vont vers vous, et dire que je ne vous reverrai peut-être jamais, si je suis grâcié, ma peine sera transformée en réclusion à vie, je m'éfforce de ne pas penser, sauf à vous tous, et d'avoir du courage. J'écris aussi à Geneviève comme je ne peux pas écrire à tous, toi, Odette et papa, et vous, Armand, je compte sur vous pour le faire. Ici, nous pouvons écrire toutes les 3 semaines. Si je suis grâcié, je le ferai à Geneviève, qui vous transmettra de mes nouvelles chaque fois, je lui ai demandé. Ce que je voudrais, c'est que vous me com- preniez bien et ne m'en vouliez pas. Avertissez Florestine, et Ful- gence, Richard et Renée, et plus tard, si vous le pouvez, Léon et Louise, sans oublier Guy, et toute la famille. J'ai été entraîné dans une histoire malheureuse. Souhaitez le bonjour à Monsieur et Madame Pommier, ainsi qu'à tous mes camarades et amis. Récrivez- moi aussitôt, et le plus souvent que vous le pouvez. Toi, papa, et toi, Odette, et vous Armand, dites-moi ce que vous devenez.

Vous allez dire que je demanderai quelque chose même aux derniers moments de ma vie. Mais voila, j'ai dit à Geneviève qu'ici les détenus peuvent reçevoir deux colis de nourriture par semaine, pouriez-vous m'envoyer un colis de temps en temps, toutes les semaines serait peut être trop vous demander : du pain, surtout ça, et de la grosse nouriture : pommes de terres cuites, ou carottes crues, pom- mes ou poire, et si vous avez des restes de viande ou de lard, et même du gras avec un peu de graisse ou de beurre, et quelques morceaux de sucre, car je sais qu'il n'y a plus de chocolat, cela me ferait bien plaisir.

Pour la pain ou les croûtes, coupez-les en morceaux, car je n'ai pas de couteau. N'achetez rien de spécial, seulement vos restes de cuisine, quelques pommes.

J'ai été arrêté le 31 Juillet, et jugé le 15 Octobre, c'est- à-dire mercredi dernier. J'ai quand même espoir en la clémence de grâce. Vous allez dire que je vous demande beaucoup de choses, et trop souvent peut-être, je m'en excuse. Ce qui coûte cher, c' est l'envoi par la poste, vous pourrez peut-être pas le faire chaque semaine, et pourtant, si vous saviez quel plaisir j'aurais. Toi, Odette, renseigne-toi auprés de Madame Pommier, qui s'occupe de la croix-Rouge, peut-être pourriez-vous me faire parvenir ces colis, par son intermédiaire. Demandez-lui de ma part, de toutes façons, je vous remercie. Ecrivez à Geneviève pour si possible arranger vos envoits régulièrement, comme ça, je pourrai m'arranger pour manger. Ce qui m'ennuie, c'est pour le pain, que vous n'avez peut-être pas de trop. Cela ne fait rien que ce soit du pain du moment que ça bourre. Si vous pouviez m'en envoyer un sitôt que vous reçevrez cette lettre, je serai bien content? Je suis autori- sé à fumer, mais cele c'est moins important. Vous m'excuserez auprès de Fulgence et de Florestine, mais je ne peux pas leur écrire.

Nous avons le droit de reçevoir une visite toutes les 3 semai- nes? Dommage que vous n'habitiez pas Paris ou la banlieue, sans cela vous auriez pu me revoir, le mardi ou vendredi, de 10 à 12 heures, et de 14 à 16 heures, je ne connais personne qui puisse venir, et vous? Nous n'avons pas de famille à Paris, ni les uns ni les autres autrement, j'aurais eu beaucoup de plaisir à voir quelqu'un. Si tu savais, Papa, combien je pense à toi en ce moment, et à vous tous sans oublier Albert, que vous embrasserez de ma part. Surtout, ne m'en voulez pas, écrivez-moi souvent, toi, ma chère Odette, n'oublie pas de le faire, j'aurai beaucoup de plaisir. Les lettres mettent environ 15 jours à aller et autant à revenir, mais les colis ne demandent que 2 ou 3 jours par la poste. Mettez-moi en même temps, le Bonhomme Normand ou l'Avenir, si vous le pouvez. Pour remplacer le pain, peut-être pourrez-vous avoir des biscuits de guerre par la Croix-Rouge, je ne le sais pas, c'est une idée. Même si le pain, a plusieurs jours, ça ne fait rien, j'ai de bonnes dents.

Cher papa, Odette et Armand, je vais terminer là cette lettre, en vous embrassant tous bien fort, de loin, et vous deman- dant pardon de vous causer tant de mal.


Votre fils & Frère qui vous aime: Bernard.

P.S.- Embrassez Albert pour moi.

Envoyez moi le 1er colis en payant, mais si Madame Pommier peut les envoyer ensuite par la Croix-Rouge, tu l'emporterais le vendredi, en allant au marché. Merci.

Berbard Anquetil, 3éme Division, section Allemande, Cellule 475, Prison de FRESNES.
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